Antoine Jacquet : « Mon successeur ne devra pas négliger le domaine viticole »

Nous avions rencontré Antoine Jacquet le 27 septembre dernier et avions prévu de publier cette interview avant la prochaine vente aux enchères des Hospices de Beaune. L’actualité nous a rattrapé et nous publions ce texte aujourd’hui comme un hommage au directeur des Hospices Civils de Beaune (Bourgogne) en poste depuis 28 ans.

Beaunois, songez que, du haut de ces Hospices, près de six siècles vous contemplent.

Au-dessus de l’épaule d’Antoine Jacquet, directeur des actuels Hospices Civils de Beaune, le regard bienveillant de Nicolas Rolin est toujours présent. Il est le fondateur de cet établissement dédié aux pauvres qu’il a souhaité aussi splendide qu’un palais. L’ancien chancelier de Philippe le Bon a richement doté, au XVe siècle, un hôpital et obtenu la création de l’ordre des Sœurs Hospitalières de Beaune qui ont depuis dévoué leur vie au soin des pauvres et des malades.

« Nicolas Rolin a donné le signal de l’excellence pour les pauvres. »

Antoine Jacquet a de l’admiration pour le symbole historique. « Aujourd’hui, les malades ont pris la place des pauvres de l’époque et l’institution perdure », comme un navire invincible frayant sa voie à travers les eaux parfois sombres de l’histoire. « Nous sommes toujours dans la logique de l’histoire de la création des Hospices de Beaune par Nicolas Rolin, forte, grisante, pas toujours facile à partager. »

« Les Hospices existent dans le cœur des Beaunois qui pensent souvent que c’est un patrimoine commun »

Mais au fait, à l’heure de la rationalisation du service public, l’hôpital de Beaune existerait-il toujours sans les bénéfices récoltés lors de la vente aux enchères de la vente annuelle des vins des Hospices de Beaune ? « Difficile à dire, analyse Antoine Jacquet. Mais imaginez plutôt que sans ces fonds, notre hôpital n’aurait sans doute pas de service des urgences, ni ce matériel renouvelé régulièrement, une offre de soins aigus aussi large et par extension ces médecins très pointus si difficiles à attirer dans les établissements de petites villes. Nous avons les moyens de notre indépendance d’investissement et nous continuons à exister entre Dijon et Chalon-sur-Saône. »
Sans vente aux enchères, pas de rénovation (autofinancée) de l’hôpital non plus, cet énorme chantier de 50 millions d’euros mené – fait rare – sans emprunt depuis deux ans par l’établissement public. C’est donc un tout cohérent qui a été rebaptisé en 2015 Hospices Civils de Beaune pour intégrer à la fois la notion d’hôpital public et de patrimoine historique et viticole.

« On ne raconte jamais aussi bien les Hospices qu’en évoquant leur histoire si riche à travers les cinq siècles derniers. »

Antoine Jacquet a compris très tôt que si la vente aux enchères devait faire sa promotion dans le monde entier, c’est bien sûr à travers cette extraordinaire histoire d’une institution, dépositaire de prestigieux legs, qui a su résister contre vents et marées aux turbulences de l’histoire. « Jusqu’à aujourd’hui, même en période de crise de la Révolution française à la catastrophe du phylloxéra, les gestionnaires ont toujours tenu à respecter la mémoire des donateurs à travers les siècles, c’est un symbole fort. » Comme un phare dans l’obscurité.
En 2005, Christie’s reprend l’organisation de la vente aux enchères et Antoine Jacquet ne cache pas qu’une des raisons pour lesquelles on a confié au spécialiste anglais des ventes aux enchères, c’est pour son aura mondiale. « Je participe aussi aux actions de promotion, depuis 2010, je vais chaque année en Chine pour la promotion aux côtés de Christie’s. Nous avons une belle histoire à raconter, nous sommes les mieux placés pour le faire. » Pour Antoine Jacquet, les Chinois sont extrêmement sensibles à cela. « L’histoire. C’est comme cela qu’on vend le vin, et non pas le domaine qui est prestigieux. »
« Un Russe m’a dit un jour, lors de la vente aux enchères : ‘’ Je préfère vous enrichir, vous, hôpital, qu’un domaine viticole très prestigieux.’’ Force est de constater que les étrangers achètent pour l’Histoire, la charité, la grande cause. Et de l’autre côté, les locaux achètent des Hospices parce que c’est leur culture locale, leur propre histoire et l’histoire de leurs familles. »


De Beaune à Hong Kong, l’histoire des Hospices est intimement liée à l’humain et ici se côtoient les fiches de paye des guides touristiques, des médecins et des vignerons encadrés par le régisseur du domaine viticole. Une situation très atypique à l’heure où les autres grands établissements hospitaliers ne gèrent pas un patrimoine si actif. Et si la gestion de l’hôpital reste un art compliqué et fastidieux, il se trouve qu’Antoine Jacquet navigue désormais avec aisance avec ses deux autres casquettes sur la tête : « L’hôpital demande une gestion humaine sans commune mesure avec la gestion d’un monument. Après 28 ans ici, l’hôpital ne cesse d’être complexe, je ne passe pas autant de temps dans les vignes que je ne le fais pour l’hôpital, mais pour autant je ne le néglige pas. Je suis une oreille attentive pour le régisseur dont dépend la réussite des cuvées du domaine. »
Antoine Jacquet, 64 ans, devrait bientôt partir à la retraite. Il laissera au futur directeur la responsabilité de ce navire à trois voiles (hôpital public, domaine viticole et monument historique) pour l’instant insubmersible, et dont la notoriété fait la fierté de la région Bourgogne par-delà les frontières depuis plus de cinq siècles.

« Mon successeur, ce qu’il n’a pas le droit de faire à ce patrimoine viticole et historique ? C’est de le négliger. C’est consubstantiel à la réussite de l’institution hospitalière. »

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