Les gaufres de la Saint-Vincent : Aux origines de la solidarité vigneronne

Plus classe que la fête de la bière, la Bourgogne célèbre ses vins lors de la Saint-Vincent Tournante. Cette année, ce mini festival hivernal drainant près de 20 000 personnes chaque année aura lieu les 27-28 janvier 2017 à Mercurey. Ces fastes annuels sont en réalité la face visible – et touristique – d’une tradition vigneronne ancrée dans le terroir depuis plus de 150 ans. Elle reste vivace dans les petits villages de la côte bourguignonne.

Les 20 et 21 janvier, les villages bourguignons fêteront dans l’intimité leur Saint-Vincent à eux. Un programme plus familial, avec des gaufres et de l’aligoté nouveau, en comité beaucoup plus restreint, avant le grand barouf annuel qui voit déferler des dizaines de milliers de personnes. Retour à Meursault, aux racines d’une tradition séculaire.

Des « escouades » de vignerons à la rescousse !

Pour mieux comprendre les fêtes de la Saint-Vincent, il faut se replacer cent cinquante ans en arrière. Le contexte est morose après la Crise du Phylloxéra (1868-1895). En Côte-d’Or, le ravageur détruit la vigne dès 1878 (en 1882 à Meursault). Certains grands domaines périclitent, la carte est redessinée. Les tâcherons se lancent alors dans une activité indépendante et acquièrent à peu de frais les terrains ravagés qu’ils replantent et cultivent à la force de leurs bras. Le travail est difficile, peu rémunérateur mais les ouvriers de la vigne tiennent bon. Du courage, il en faut pour travailler seul sous la contrainte des aléas climatiques et économiques.

Leur potion magique, c’est – non pas les gaufres, mais nous allons y venir – c’est donc la société d’entraide ou Société de secours mutuels créée en 1836, elle existe à cette époque depuis 50 ans déjà, à Meursault. Les vignerons s’organisent par escouades. Si un vigneron tombe malade, par exemple, chaque escouade de cinq travailleurs viendra à tour de rôle le remplacer aux vignes pour effectuer en une journée, l’équivalent d’une semaine de travail – puisque les cinq membres de l’escouade travaillent simultanément. Si le vigneron venait à mourir avant la fin de la saison, il serait remplacé de cette manière jusqu’à la fin de celle-ci. « Le système a permis de sauver bon nombre de domaines de la faillite », souligne Philippe Bouzereau, vigneron à la retraite et ex-propriétaire du Château de Cîteaux.

Parce que les vignes sont au repos, parce que le vin est douillettement installé dans les caves après une année riche en émotions et intense en labeur, parce que les vignerons ont du temps et surtout l’envie de prendre une pause et de fêter tout cela, la Saint-Vincent est une occasion en or de se rassembler dans les villages depuis deux siècles.

« En parallèle, la Société de secours mutuels célébrait la Saint-Vincent. Après la messe du samedi matin, on sortait le Saint, sa statue en bois vernis était confiée à un vigneron une année durant. La tradition laïque voulait que l’on donne aux non-croyants un bouquet (arbuste) de genévrier. Aujourd’hui, les deux traditions étant réunies depuis longtemps à Meursault, les vignerons transmettent le saint ET le bouquet. A la sortie de l’office, on l’accompagnait en procession chez lui avec la fanfare et on terminait par une petite réception chez lui ou dans sa cuverie. A l’issue de l’année, le vigneron donnait une réception plus importante avant d’emmener la statue à l’office. » Avec le temps, la fête a pris des proportions de plus en plus impressionnantes. « J’ai eu le Saint en 1998, nous avons reçu 800 convives pour la fête des gaufres, peu avant de redonner le Saint. »

Les gaufres, nous y voilà. Le vendredi soir, avant-veille de la Saint-Vincent, les vignerons se réunissaient pour les gaufres accompagnées de l’aligoté fraîchement vinifié, invitaient leurs familles. Et puis, le format a pris de l’ampleur, on a invité son réseau, ses banquiers, les amis. Jusque dans les années 2000. « En 1998, donc, nous avons préparé 500 litres de pâte à gaufre. Nous avons mobilisé les dames autour de 18 appareils électriques, avons déménagé le château pour recevoir tout ce monde. »

Autrefois, la Saint-Vincent était la date avant laquelle les vignerons ne retournaient pas tailler les vignes.

Chaque vigneron souhaitait offrir plus d’une année sur l’autre. Mais, las de la surenchère, les vignerons ont décidé de réduire la voilure à portion congrue. Désormais, la fête est familiale, tous les vignerons du village et leurs proches s’y délectent de gaufres et d’un vin nouveau.

Ce vendredi 20 janvier, ce sont tout de même plus de 200 convives qui répondront présent à l’invitation de Pascal Pouhin et Arnaud Ente, détenteurs du Saint depuis juillet 2016.

Autre spécificité, depuis vingt ans, le nombre de vigneron a rapidement augmenté à Meursault. Si bien que le Saint n’est pas confié à un seul vigneron par an, mais à deux. La statue est hébergée six mois chez un premier membre de la société de secours mutuel, puis à l’issue d’une procession et d’une fête en juillet, elle est abritée par un second vigneron. Histoire que chacun puisse le recevoir au moins une fois dans sa vie.

Chaque village fête son saint : Saint Louis à Monthelie, Saint Barthélémy à Auxey-Duresses, Saint-Thibault à Pommard, Saint Cyr à Volnay ou encore Saint Bernard à Puligny.

Mais, cet admirable système de solidarité, fonctionne-t-il toujours ?

« Très peu. Vous savez, les vignerons d’aujourd’hui travaillent plus au bureau ou en cuverie qu’avant. Les domaines peuvent embaucher du personnel. Donc en cas de maladie, c’est le personnel qui s’organise et prend la relève.  »

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